FAIT VÉCU

Par Richard Monfette

GROS OURS :
la chance du débutant!

L’histoire que je vais vous raconter s’est déroulée il y a de ça bien des années. D’ailleurs en regardant les photos, ceux qui me connaissent sauront immédiatement que ce fait vécu mémorable ne date pas d’hier…

Juin 2005. En arrivant en fin de journée à la pourvoirie située dans la région de La Tuque, nous sommes accueillis (feu mon oncle Serge Bleau et moi-même) par un jeune guide fort sympathique dont j’ai malheureusement oublié le nom. Comme nous étions en voyage de chasse à l’ours et pêche à différentes espèces, ce dernier nous mentionne que deux «baits» actives et visitées par plusieurs ursidés sont à notre disposition et que si nous le désirons nous pouvons, dès cette première soirée, tenter notre chance pour récolter une grosse boule noire. Excités comme des enfants devant un plat de bonbons, nous acceptons l’offre et après avoir sorti nos équipements de chasse nous sommes rapidement prêts à prendre la suite du guide qui nous indique l’emplacement des caches et des appâts.

Je suis le premier à monter dans mon affût et le guide me mentionne qu’un très gros spécimen a été aperçu à ce site par des clients précédents. Ils n’avaient pu récolter la bête qui avait passé trop loin pour un tir propre à l’arc. Après quelques sommaires consignes d’usages concernant l’emplacement des appâts et les endroits par où les ours ont l’habitude d’arriver, le guide quitte et je me retrouve soudainement seul à regarder l’environnement qui m’entoure. Toutefois je peux vous assurer que je ne demeure pas seul bien longtemps… Les hordes de mouches noires jaillissent de toute part et viennent carrément s’agglutiner sur mon chapeau moustiquaire bloquant une portion de mon champ de vision vers les appâts…

«Les hordes de mouches noires jaillissent de toute part et viennent carrément s’agglutiner sur mon chapeau moustiquaire…»

On m’avait bien averti que les mouches faisaient partie des «légers» désagréments de la chasse à l’ours, mais je n’étais tout simplement pas préparé à l’attaque de ces petits vampires qui se faufilaient dans les moindres recoins. Au grand mot les grands moyens. Je sors alors, de mon sac à dos, mon manteau de chasse absolument non adapté à la température ambiante qui frôle les 30 degrés, et je l’enfile en toute hâte en m’assurant de recouvrir ma tête du capuchon doté d’une doublure bien chaude…

Vous dire que j’ai chaud serait un euphémisme… Je transpire comme si j’étais dans un sauna et bien que je sois un peu mieux équipé pour contrer les attaques des vampires ailés, mon champ de vision est maintenant non seulement partiellement caché par les mouches, mais aussi par les grosses goûtes de sueurs qui me perlent jusque dans les yeux… Et dire que maintenant les chasseurs peuvent faire un «doigt d’honneur» aux insectes piqueurs en utilisant la plus belle invention qui soit : le Thermacell… Personnellement je ne prends pas de chance et j’ai toujours deux appareils qui m’accompagnent lors de mes sorties de chasse à l’ours printanière…

«Vous dire que j’ai chaud serait un euphémisme… Je transpire comme si j’étais dans un sauna… »

Pour revenir à nos moutons, subissant les attaques ininterrompues des insectes et complètement trempé par ma sueur, je me demande ce que cette chasse peut avoir d’intéressant à offrir… Vu ma perte abondante de liquide corporel, je suis rapidement à cours d’eau et je commence à trouver la situation un peu moins drôle. Le pire c’est que je ne peux même pas m’en aller car c’est mon oncle, qui chasse à quelques km de là, qui doit me récupérer à la fin de la journée. Je commence à souhaiter qu’il abandonne la partie et qu’il arrive plus tôt pour venir me chercher… Mais bon il semble que mon oncle soit plus endurant que moi car les minutes passent et je dois me résigner à continuer à chasser.

Complètement impatient, je tente avec peine de me concentrer sur les alentours du site appâté en espérant voir quelque chose de noir… Tout à coup, j’aperçois bouger au loin. C’est bien un ours, mais ce dernier progresse dans une grande ouverture marécageuse à ma gauche. Je passe aussitôt en mode chasse et je tente d’entrer la bête dans ma lunette de visée à travers cette satanée moustiquaire qui me rend la tâche difficile. L’ours traverse l’ouverture d’un bon pas et j’évalue la distance à environ 150 mètres. Pas du tout le genre de tir qui était prévu alors que les appâts se trouvent à moins de 30 m devant moi.

Je réussi néanmoins à suivre mon gibier pendant quelques secondes dans les herbes qui commencent à verdir, mais la bête finit par disparaître dans une dépression et entre dans les aulnes… Zut! J’aurais bien aimé finir ma chasse immédiatement et me libérer des petits vampires qui, avec la disparation du soleil derrière les montagnes, commencent à être accompagnés de leurs cousins maringouins…

La chasse se poursuit et cette apparition d’un ours à ma gauche m’incite à regarder davantage dans cette direction. Environ une demi-heure plus tard je vois apparaître exactement au même endroit un autre ours qui débouche dans l’ouverture et qui semble suivre exactement la même route que la bête précédente. Cette fois je suis rapidement en position, mais ce qui me frappe comme une tonne de briques c’est la taille de la bête qui semble trois fois plus grosse que celle passée auparavant. Ma lunette trouve rapidement l’arrière de la patte du mastodonte et alors que l’animal continue sa progression je lui lance un cri puissant pour l’arrêter.

«…ce qui me frappe comme une tonne de briques c’est la taille de la bête qui semble trois fois plus grosse que celle passée auparavant.»

Le stratagème fonctionne et la bête arrête juste assez longtemps pour que mon doigt vienne caresser la détente de ma .30-06 Browning. Ce qui suit restera à jamais gravé dans ma mémoire. Le gros ours accuse le coup comme s’il avait littéralement été frappé par un train… La bête tombe non seulement sur le côté, mais roule sur elle-même et fait un tour complet avant de ne plus jamais bouger à nouveau. Le tir le plus fulgurant de toute ma carrière de chasseur. Je n’avais jamais vu un pareil transfert d’énergie vers un gibier. Toutefois je dois avouer que le tir était un peu haut et en avant et il a frappé la palette de l’épaule. Pour ceux que ça intéresse, la munition utilisée était de la Remington .30-06 avec boulet Swift Scirocco en 180 grains.

Excité de mon tir fulgurant et bien content de quitter cette cache infernale, je me dirige vers l’endroit où se trouve mon gibier. En arrivant à proximité, je regarde les yeux de l’ours et comme ils sont grands ouverts je sais qu’il est bien mort. Wow! Même si je n’ai aucune expérience de chasse à l’ours, je constate qu’il s’agit d’un vrai mastodonte. Il est non seulement énorme, mais il est surtout très long. J’enlève ma moustiquaire et je tente quelques photos en utilisant le retardateur de l’appareil, mais je m’aperçois rapidement que ce n’est pas une bonne idée…

Seule photo que l’auteur a réussie à prendre sur le vif après la récolte de son ours trophée.

Comme le jour disparaît rapidement et que la noirceur approche, je n’ai d’autre choix que d’éviscérer la bête, ce que j’effectue en un temps record; en raison des mouches et de la noirceur qui approche à grand pas… Disons que l’expectative de repasser près des appâts la nuit venue ne m’emballe guère… Et évidemment avec la taille du spécimen impossible de le traîner hors de la forêt seul. Une fois rendu au chemin, je n’ai pas à attendre très longtemps, car mon oncle arrive peu après. Lui aussi a récolté son ours et comme le sien est à proximité du chemin nous décidons d’aller le chercher en premier. Une fois l’ours de mon oncle dans la boite du pick up, je commence vraiment à comprendre que ma bête est dans une classe à part. Armés de nos lampes torche, de nos frontales, de cordages et de ma machette (pas de chance à prendre), nous nous rendons à mon ours dans le but de le sortir de la forêt. Mais après plusieurs vaines tentatives où nous arrivons à peine à bouger la bête, nous convenons que l’aide d’une troisième personne et d’un VTT ne sera pas de refus.

«…l’expectative de repasser près des appâts la nuit venue ne m’emballe guère…»

Le lendemain matin lorsque notre guide ouvre la porte du camp et que nous lui apprenons que notre chasse à l’ours est déjà terminée, il est très surpris, mais aussi bien heureux pour nous. Je lui mentionne qu’il y a toutefois encore un ours à sortir de la forêt car nous n’avons pas réussi à le sortir à deux. Ils nous regardent l’air curieux pour voir si nous sommes sérieux, mais je lui jure que c’est la pure vérité. Je lui avoue que je ne connais rien à la chasse à l’ours, mais que celui-ci est drôlement lourd. Lui qui est un vrai maniaque d’ours devient soudainement très excité et il nous dit que j’ai probablement récolté le gros balourd qui arpentait cette portion de la pourvoirie.

En  arrivant près de l’ours, le guide se met littéralement à sauter de joie. Il n’en revient pas de la taille de l’ursidé. Étant donné l’endroit où il se trouve (à bonne distance de l’appât), il est cependant impossible de s’en approcher avec le VTT. Nous devons donc le traîner sur quelques centaines de mètres avant d’arriver au véhicule et c’est vraiment à ce moment que nous nous rendons compte du gigantisme de l’animal. À trois hommes nous peinons à déplacer le géant et ce même si celui-ci a été débarrassé de ses viscères. Le trajet jusqu’au VTT est long et pénible, mais une fois rendu nous sommes vraiment contents et nous contemplons le magnifique animal durant de longues minutes. J’en profite pour raconter mon histoire au guide et il me mentionne qu’il y a fort à parier que ce gros mâle était sur la trace de l’ours précédent qui était vraisemblablement une femelle en chaleur.

«À trois hommes nous peinons à déplacer le géant et ce même si celui-ci a été débarrassé de ses viscères.»

Il s’agit d’un de mes plus beaux souvenirs de chasse et les images du gros ours accusant le tir et basculant vers l’arrière resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Mon seul regret, c’est qu’à l’époque je ne connaissais absolument rien de cet animal et que malheureusement comme il n’a pas été pesé nous n’aurons jamais l’idée réelle de son poids. Ce qui est certain toutefois, c’est qu’il s’agissait d’un très bel ours et je rêve encore du jour ou un autre Martin de ce calibre viendra visiter mes appâts!

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