DINDON SAUVAGE
Par
François Lévesque
MARK RAYCROFT
S’adapter ou souffrir…
Le Québec représente sans doute, pour l’instant du moins, l’aire la plus nordique de la répartition du dindon sauvage. Cette situation, malheureusement temporaire, représente cependant un couteau à deux tranchants: les dindons nés ici semblent plus faciles à chasser qu’aux endroits où ils sont établis depuis longtemps mais les taux de mortalité hivernale des dindons québécois sont certainement plus élevés dans la Belle Province que ceux rencontrés en Louisiane par exemple. De plus, la popularité de la chasse de ce gallinacé grand format va en s’accroissant chez nous, ce qui provoque déjà, dans plusieurs régions, une intensification importante de la pression de chasse. Aussi, à mesure que les chasseurs de dindons du Québec affinent leurs techniques, la réponse du dindon sauvage aux activités de chasse se modifie.
Des recherches récentes de l’Université de Géorgie (UGA[1]) suggèrent d’ailleurs que, si les chasseurs et leurs proies maintiennent leurs modèles de comportement actuels, c’est-à-dire la bonne vieille tente à chevreuil disposée dans un lieu fréquenté par les dindons devant laquelle sont posés quelques appelants (le classique duo Tom ou Jake-Femelle), nous pourrions devoir adapter sérieusement nos manières de chasser vu la pression de chasse en hausse et l’étonnante capacité d’adaptation à la pression de chasse des dindons sauvages.
[1] Citée dans l’article original paru dans le lien Wild turkeys are harder to find as they’re becoming more intelligent – Earth.com
La bonne vieille tente de chasse peu subtile et le sempiternel duo d’appelants mâle/femelle pourraient devenir de moins en moins efficaces à mesure que les dindons s’adapteront à la pression de chasse.
Des scientifiques dirigés par Nickolas Gulotta, doctorant à la Warnell School of Forestry and Natural Resources de l’UGA, ont étudié de quelle manière les dindons sauvages modifient leur comportement en réponse à la présence de chasseurs et de prédateurs.
Les chercheurs ont suivi 109 dindons mâles dans des zones de conservation de la faune en Géorgie et ont observé comment les chasseurs et les prédateurs influençaient les mouvements des Gallinacés. L’étude a démontré que les dindons aux comportements audacieux (forte réponse aux stimuli, présence en terrain découvert, vous savez celui qui Gobble sans arrêt à la première provocation…) étaient plus souvent victimes des prédateurs naturels et des chasseurs que les autres. Les chasseurs d’expérience le savent, les individus qui répondent facilement aux appels des chasseurs terminent souvent leurs jours en «mangeant» une volée de billes de plomb! Le suivi démontre que les oiseaux bravaches («baveux» en bon français) ont été fréquemment observés près des espaces ouverts et aux abords des sentiers de chasse fréquentés. Ils ont aussi été observés traînant près des stationnements, en train de se pavaner, ce qui en faisait des proies faciles.
Les dindons audacieux qui n’hésitent pas à se balader effrontément en terrain découvert et qui «Gobble» à la première provocation sont beaucoup plus vulnérables aux prédateurs naturels et aux chasseurs que les autres.
Selon l’auteur de l’étude, si les dindons sont plus proches de ces zones ouvertes, il sera plus facile pour un chasseur et un prédateur de les détecter. Sur les deux sites d’étude, en général les dindons qui prenaient plus de risques étaient plus susceptibles d’être récoltées.
Il est également évident pour tout chasseur de dindon que ces oiseaux finissent par apprendre du sort de leurs semblables et commencent à s’adapter à la pression sélective. Ils adoptent des comportements moins risqués qui les rendent moins détectables.
C’est probablement pourquoi les dindons louisianais ou new-yorkais nous semblent plus rusés que les québécois, pour ceux qui ont eu la chance de poursuivre leur gibier dans ces contrées. Cette courbe d’apprentissage pourrait éventuellement rendre les futures saisons de chasse québécoises plus difficiles et obliger les chasseurs à sortir des sentiers battus en faisant preuve de patience vu la saturation prochaine des aires de répartition et la popularité grandissante de cette chasse. Les dindons les plus proches des zones utilisées par les chasseurs sont ceux qui sont récoltées, c’est un fait. Si nous continuons à les récolter au même rythme, il est possible que nous modifiions les stratégies comportementales des dindons sauvages, ce qui les rendrait plus difficiles à chasser.
De plus, les dindons qui déjouent les chasseurs lors de la saison ne sont pas pour autant sortis d’affaire car il leur faut composer avec les prédateurs naturels. Le coyote, l’Opossum d’Amérique et le Raton laveur sont autant de prédateurs des petits et des œufs du dindon qui bénéficieront eux aussi des changements climatiques pour se multiplier au Québec. Leur nombre va en augmentant sans cesse, sans oublier les rapaces qui prolifèrent allégrement. Ainsi, lorsque les chasseurs ne sont pas en service, les prédateurs prennent le devant de la scène. Si les dindons restent dans la même zone et ne voyagent pas beaucoup, ils seront donc plus susceptibles d’être détectés par un prédateur. Ils se déplaceront probablement plus souvent dans l’avenir en guise d’adaptation. Ainsi, bien qu’un bon spot à dindons soit généralement bon d’année en année, les choses pourraient bien changer.
En plus de la pression de chasse, les dindons doivent aussi négocier avec les prédateurs comme le coyote qui est de plus en plus abondant au Québec.
La préservation de certains habitats critiques pour la survie des dindons sauvages et en particulier des jeunes est d’une grande importance pour la survie de l’espèce.
La survie n’est donc pas seulement une question de compétence individuelle entre les dindons (futés ou pas futés). Les changements à long terme dans le comportement des dindons, entraînés par la pression de chasse, pourraient aussi entraîner une baisse significative des ventes de permis de chasse, ce qui aurait un impact négatif sur le financement des activités de conservation. L’étude suggère en conséquence la nécessité de stratégies de chasse qui reflètent les conditions locales et prennent en compte les stratégies comportementales des dindons sauvages.
Gulotta, ainsi que ses co-auteurs Patrick Wightman et Michael Chamberlain (dont on peut lire les Turkeys Thursday sur la page Facebook de l’ami Steve Tardif, le Turkeynator) de la Warnell School of Forestry and Natural Resources de l’UGA, et Bret Collier de l’Université d’État de Louisiane, mettent en lumière une dimension fascinante de la dynamique de la chasse.
Ainsi, selon les conclusions de l’étude pour atténuer les conséquences involontaires de l’adaptation comportementale chez les dindons sauvages, les stratégies de gestion et de conservation de la faune devraient éventuellement changer. Éventuellement une approche possible comprendrait la mise en place de zones de chasse en rotation pour réduire la pression de chasse dans des régions spécifiques. Cette méthode pourrait donner aux populations de dindons la possibilité de se reposer et de présenter une gamme naturelle de comportements sans perturbation continue, même en saison de chasse. De plus, une meilleure éducation des chasseurs sur les pratiques éthiques et la chasse durable pourrait favoriser un équilibre entre les traditions de chasse et la survie à long terme des dindons sauvages. Cette dimension pourrait être ajoutée au cours sur le dindon sauvage dispensé par la Fédération québécoise des chasseurs et pêcheurs.
En comprenant l’interaction délicate entre la pression et l’adaptation du dindon sauvage, les défenseurs de l’environnement et les chasseurs peuvent travailler ensemble pour assurer à la fois la préservation de l’espèce et la préservation de certains habitats favorables à la survie du dindon. Les forêts humides sont un bon exemple d’habitat à préserver car il est utile à l’élevage des jeunes.
Conclusion
Cette recherche sur le dindon sauvage, réalisée chez nos voisins du sud, illustre l’équilibre nécessaire afin d’harmoniser les mondes humain et naturel. La chasse au dindon pourrait bien éventuellement parvenir à un carrefour intéressant au Québec, celui de l’adaptation du gibier à la pression de chasse. C’est une histoire de survie, d’adaptation et de jeu de cache-cache en constante évolution entre les humains et les dindons. En tant que chasseurs et amateurs de dindon en général, il est temps pour nous de commencer à varier nos méthodes de chasse ou de risquer de voir cette chasse devenir de plus en plus ardue.
Bonne saison!
NOTE
L’étude dont il est question est publiée dans la revue Royal Society Open Science.